Corps et corps


Corps et corps : une diversité de techniques, de styles, d'éléments auto-biographiques. Et surtout l'étrangeté de ce corps singulier, mien. L'existence s'y heurte à elle-même, échappant à sa dissolution dans le flux de la vie ou la matière des choses. Dans la banalité quotidienne où s'inscrit le corps mien se devine déjà sa transgression : violence ou tendresse des étreintes, empiétements des corps et des choses, reflets multipliés des surfaces. Les limites que dessine le corps sont requises pour être niées.


Corps et corps: le peintre et ses modèles ou la lutte des doubles. ll ne s'agit pas d'imiter mais de trouver et de poser les meilleures conditions pour le face à face, le corps à corps. Plutôt stratégie que métier ou art. Capter le secret d'un visage, le poids d'une existence pour y lire sa propre vérité. Chiasme du regard. Pourtant le modèle n'est pas un miroir. Le regard ne se retourne pas sur lui- même l'entrelacs est impossible. Peintre et modèle semblables par leur dissemblance. Entre eux, l'énigme de la ressemblance.


Corps et corps : jeunesse et altération de la beauté. L'être aimé trop proche, trop lointain; désiré passionnément et brutalement réifié. Le travail du négatif. Suivre une ligne entre l'éclat et l'ombre, la grâce et l'horreur, le plaisir et la jouissance. L'apparente linéarité du dessin dissimule mal les tensions entre l'ici et le là-bas, le maintenant et le futur. Une implosion contenue.


Corps et corps: chaque figure d'un corps convoque l'histoire de l'art européen. Aucune autre civilisation ne s'est autant attachée à l'image du corps et tout particulièrement du Nu. Pour des raisons plus métaphysiques qu'esthétiques : il lui appartient de manifester, dans sa forme sensible, la Vérité; d'être l'allégorie du divin.* L'abjection dont parfois il se couvre n'est que l'envers de cette perfection et en rappelle la préséance. Où et quand, le corps fut-il autre chose que symbole? Ne témoignant plus que de lui -même, de sa nudité, hors de tous les atours de l'image, de l'art ? Où et quand l'art fut-il autre chose qu'art, c'est-à-dire voile, aura, symbole, sublimation? Par le biais de quelques rituels où le jeu des forces compte plus que la qualité des formes; lorsque l'insignifiance d'une présence en a brûlé la valeur d'image; lorsque l'urgence commande de sauver une parcelle du monde ou la trace d'un être. Dans l'oubli de l'art et le scintillement continu de l'existence.


Corps et corps: pas plus que celles des choses, les limites d'un corps ne sont fixées. Elles varient au contact des forces internes et externes. Point instable, dynamique d'équilibre ; point où le corps s'expose dans toute sa fragilité au bord du vide. Ne pas le reconstruire ou l'instruire selon sa vérité mais l'accompagner au bord de ce vide. N'exalter le moment de son apparition que pour en recueillir les cendres.


                                                                                                                Pierre Manuel




La photographie est un dialogue.



Dialogue entre le photographe et son modèle, dans un discours qui construit, autour d'une collaboration créatrice, une représentation du corps d'une personne par une autre. Représentation résultant de désirs parfois partagés, parfois contradictoires, mais toujours d'accord sur un tirage final discuté: "Oui c'est moi, oui c'est toi vu par moi."


Dialogue entre le modèle et lui-même, qui, lorsqu'il vient poser dans le studio, sait qu'il s'expose, que sa nudité est une condition de sa représentation, que cela même crée une tension en lui. "Puis-je m'autoriser à me dévoiler?". Même s'il sait qu'il gardera un droit de regard sur le résultat formel de ce dévoilement, il sait aussi que l'image de son corps montré sera aussi examinée à l'aune de son identité personnelle et de ce qu'il représente socialement: on pourrait dire que c'est le dialogue entre son corps social et son corps iconique.


Dialogue entre le photographe et sa photographie: "Qu'est ce que je veux faire ? Qu'est ce que je peux faire ?" Je veux que la lecture de mes images soit  émotive, voire onirique, par la distance que je mets entre la réalité et sa représentation. A la fois problématique relationnelle –"Comment améliorer la collaboration pour améliorer la création ?"- et problématique technique –une multitude de choix de paramètres-, le dialogue se résume souvent à "Quelle est mon intervention ? Quelle est ma création?".


Dans les photographies que j'expose ici, il s'agit aussi et peut-être surtout d'un dialogue entre le corps et la lumière: l'éclairage puissant, combiné avec divers niveaux de flou, attaque le corps pour en "manger" les contours, pour altérer ses reliefs, pour transformer son anatomie. Mes autres interventions, les ailes de l'ange, l'argile blanche sur la peau, les glacis acryliques sur certains tirages, ne rendent que plus complexe et déréalisé le résultat final qui n'est après tout que du blanc, des gris et du noir sur un carré de cartoline.


Le dialogue modèle-photographe est ici influencé par l'utilisation simultanée, pendant le processus de prise de vue, de techniques numériques et argentiques: le numérique permet de visionner immédiatement l'image sur écran. Le modèle peut contrôler ses attitudes, notamment pour les mouvements complexes des danseuses, et je vois dans l'instant le résultat de mes "interventions sur le hasard". Ensuite, tout le travail de laboratoire sur le tirage – que j'ai choisi argentique pour les qualités intrinsèques de "l'objet final" et sa stabilité dans le temps — peut être complété par l'application de glacis acryliques pour voiler, ou dévoiler.


Photographier, c'est intervenir.

 


                                                                                                                  Pierre Corratgé, avril 2002

textes accompagnant l'expo "corps et corps" au Musée Atget et Au Carré Saint Anne à Montpellier (2002)