photographier la danse...




Sortir la photographie de danse de la scène…


    La photographie… Étymologiquement, elle écrit avec la lumière. Mes tentatives de photographier des danseurs sur scène m'ont toujours paru se heurter au fait que, sur la scène, la lumière est conçue pour l'œil du public et non pas pour l'appareil photo qui, lui, nécessite qu'elle soit pensée pour la spécificité du médium. C'est donc en studio que je fais (re)jouer le dialogue danseur/photographe, studio qui permet cette maîtrise de l'éclairage, tant en terme de durée (la brièveté de l'éclair du flash qui peut figer l'image du mouvement) qu'en terme de quantité, de contraste et de direction: le studio est conçu pour ça. Ensuite, dans ce cadre restreint et parfois contraignant pour la danse, peut se dérouler cette production commune de l'image dans laquelle le danseur et photographe mettent chacun leur technique et leur art. De mon côté, il me semble que cette décision que j'ai sur le triple positionnement (le danseur par rapport au fond, la lumière par rapport au danseur et l'appareil photo par rapport au danseur) autorise une plus grande subtilité dans la restitution -si difficile- de la danse photographiée et des émotions qu'elle permet.

Depuis quinze ans que j'explore ces territoires, chaque prise de vue est une nouvelle page, chaque séquence un autre défi, chaque rencontre avec un danseur une autre aventure, merci à eux.


                                                                                Pierre Corratgé, novembre 2009.



Photographier la danse, entre intime et spectaculaire.


    Comment concilier le temps (qui dure) et l'instant (ponctuel)? Cette question interroge tous ceux qui de près ou de loin, ont voulu s'intéresser à "la trace picturale" de la danse. Ce n'est pas la phrase d'Hubert Haddad dans "La Danse du photographe" qui va nous donner une réponse utile: "Il y a une projection du corps sur la scène animée de l'être qui est la vie même; et des yeux pour voir, des yeux pour suspendre la grâce et le chaos sur un geste d'éternité pâlie. Ainsi se confrontent et s'accouplent la plus ancienne manifestation de passion expressive devenue art en soi au fil des siècles et l'une des plus récentes techniques de captation du visible que les procès du réalisme portèrent à l'indépendance esthétique: danse et photographie rapprochent le perpétuel et l'instantané par-delà les temps comme l'éclairement d'une comète dans un ciel d'astre". Pour être très pertinente, elle n'en reste pour autant qu'une prouesse sémantique...

Le terme sémiotique d'indice peut venir à notre rescousse: on peut mettre dans une image un signe de ce que l'on ne peut montrer directement. Ainsi, si je photographie, à travers ma fenêtre, des feuilles qui volent dans la rue, je peux dire que j'ai photographié le vent, alors que le vent lui même est invisible. Pour la danse, le photographe peut trouver plusieurs indices : par exemple, ce peut être un flou de bougé témoignant, que, pendant l'ouverture de l'obturateur, le corps s'est déplacé, a effectué un mouvement. Ce peut être aussi la photo d'un instant où le corps ne touche pas terre: il est immobilisé dans une très courte fraction de seconde mais on sait que la gravité va le faire évoluer. Plus complexes sont les codes: vestimentaires par exemple pour le tutu blanc, positionnel pour "les pointes", mais ce sont des codes classiques d'une danse qui ne l'est pas moins, et qu' a voulu briser la danse contemporaine (costumes de ville de Merce Cunningham, nudité théorisée de Boris Charmatz...). Enfin, ce peut être la personne photographiée, telle Carolyn Carlson par Jeanloup Sieff qui peut signifier qu'on est "dans" la photographie de danse. Il y en a certainement d'autres.


La gestion de ces indices va ensuite déterminer le style: Loïs Greenfield va privilégier la représentation du déséquilibre (chutes, sauts) immobilisé au flash, des instants "t" dont on sait que "t+1" sera autre, qu'il y aura eu déplacement (parce qu'on sait que la gravité existe...). C'est très (trop?) spectaculaire, on se doute bien que savoir saisir ce moment relève d'une virtuosité technique difficile, comme le montre d'ailleurs aussi Philip Trager. Isabel Muñoz s'appuie davantage sur les codes vestimentaires et gestuels pour le tango et la danse orientale (et encore plus sur la position des mains si caractéristique de la danse cambodgienne); paradoxalement, il y a beaucoup d'immobilité dans sa photographie, et pourtant c'est "la" photographe européenne de la danse.


Chacun doit donc choisir son axe. Mais si on admet que la photographie de danse, pour autant qu'elle soit possible, passe toujours par la photographie d'un (ou de plusieurs) danseur(s) c'est dans le dialogue constructif entre photographiant et photographié que se décideront, en commun, ces axes. Car la difficulté de la représentation picturale crée l'intérêt du danseur pour son image, et sa demande de représentation.


Un portrait reste pour moi le meilleur début possible d'une prise de vue "à propos de la danse".



                                                                                        Pierre Corratgé, juin 2009.