mai 2006...




L'histoire de cette photo se confond avec l'histoire du lien que j'ai avec la famille Bouziès. J'ai rencontré Manuel Bouziès, qui a maintenant 74 ans, en décembre 1977, dans son ancien appartement, au 29 de la rue des Quinze Degrés, dans une des ces maisons du vieux Saint Jacques, toute en hauteur, une ou deux petites pièces à chacun des trois niveaux. Il avait alors 45 ans et moi 26. J'avais seulement quelques semaines de métier, les premières de mes vingt huit ans de médecine générale. Je suis devenu -et resté- son médecin, et lui mon patient, ainsi que Marie sa femme, et après lui sa mère, Incarnation, qui avait alors 61 ans, puis son fils Emmanuel, qui habitait au second avec ses quatre enfants, puis son autre fils Paul, au rez de chaussée, et Marie-Ange et Rebecca ses filles… Puis ses sœurs, ses neveux, ses nièces…

Nadia, la fille aînée d'Emmanuel, donc la petite fille de Manuel (je sais, c'est compliqué…) avait sept ans. Dix ans après, elle se mariait, j'étais invité au mariage, mais je n'ai pas pu y aller. Manuel m'a donné la cassette de la fête. En 1988 naissait Abraham. Je crois que c'est à ce moment là que, pour la première fois j'ai pensé que je pourrai un jour faire cette photo…

En 1988, cinq générations déjà, la trisaïeule n'avait que 72 ans…

En 1990 j'ai demandé à Incarnation, que depuis toujours tout le monde appelle Jeanne, de la photographier chez elle, rue Traverse de l'Anguille où elle habite encore et où j'ai transporté le matériel de studio, fond noir, flash, 6x6. J'ai fait d'elle un de mes plus beaux portraits, qui reste depuis la première page de mon book, et que j'ai exposé en 1996 à l'Ecole de Beaux Arts de Perpignan, à la surprise générale de la famille, car en plus sa fille Marcelle y travaillait… C'était l'affiche de l'expo, on la voyait dans tout Perpignan. Quand je la lui ai offerte, elle a décidé de se faire enlever la verrue qu'elle avait sur le front. (voir la photo)

J'ai aussi photographié Manuel et Marie, Nadia, ses sœurs Giovanna et Lolita, son frère Samuel posant à côté de son coq de combat. Tous ces souvenirs restent un peu en pagaïe dans mes boites de tirages, les photos que je leur ai données sont aussi dispersées. Il faudra que je mette de l'ordre…

Puis les années ont encore passé. Manuel et Marie ont déménagé rue Remparts Saint-Jacques. Abraham, dit "Negre" a grandi, est devenu un beau jeune homme, et dans la plus pure tradition, s'est marié à 16 ans et a été papa à 18. Le petit Paul est né en février. En mars, après quelques rendez-vous ratés, un dimanche après-midi, même cérémonial qu'en 1990, le portique, le fond en tissu noir, le flash avec la grande boîte à lumière, le 6x6 et -seule nouveauté- l'appareil numérique qui permet de vérifier qu'on n'a pas commis l'erreur fatale. Ce jour là, Odile m'accompagnait, je doutais un peu qu'ils soient là tous les six, et pourtant… On a fait les photos, bu le champagne, et Marie, qui avait recompté plusieurs fois que ça faisait bien six, a dit à Odile "C'est qu'il la voulait depuis longtemps, cette photo, le Docteur…"


Cette photo de la première famille française de six générations...


Et quand, après avoir rangé tout le matériel, j'ai fait remarquer à Manuel que c'était six générations "debout", il a voulu qu'on recommence avec sa mère DEBOUT, car sur la première photo, qui reste quand même ma préférée quant à la sérénité et l'attention qu'ils ont mises dans leurs regards, Incarnation, l'arrière-arrière-arrière grand mère, était ASSISE. Et on a recommencé.


C'est à Incarnation, à qui demain je vais parler et tenir la main, que je dédie cette photo. Mais aussi à Manuel, Emmanuel, Nadia, Abraham et Paul, à tous les leurs. "Mes gitans".


Pierre Corratgé, mai 2006.


... Incarnation est partie -”Que Dieu me rappelle”- le 8 juin 2006.